Estampes sonores

Je ne vous apprends peut-être rien en disant que le Japon fut particulièrement à la mode en France à la fin du 19ème siècle. Peut-être même saviez-vous déjà que le Japon était jusque-là un pays plutôt refermé sur lui-même ? Une politique de « sakakoku » qui suscitait d’autant plus la curiosité…

 

Le mont Kunô (Kunôsan), de la série Scènes de lieux célèbres le long de la route Tôkaidô (Tôkaidô meisho fûkei), également connu sous le nom de Tôkaidô processionnel (Gyôretsu Tôkaidô)
Détail – Le mont Kunô (Kunôsan), de la série Scènes de lieux célèbres le long de la route Tôkaidô (Tôkaidô meisho fûkei), également connu sous le nom de Tôkaidô processionnel (Gyôretsu Tôkaidô) vers 1863 – présenté à l’occasion d’une exposition au Musée Guimet

Des échanges culturels au passé comme au présent

Autant dire qu’avec l’ouverture du pays, un savant dosage entre demande et offre (dont j’avoue ne pas connaître le détail) provoqua l’arrivée croissante de produits d’Extrême-Orient dans l’Hexagone. Petits bibelots et estampes traversèrent les océans. Une mangaka japonaise, Kan Takahama, évoque d’ailleurs ces échanges dans la série appelée en France La Lanterne de Nyx. Je n’oserais me prononcer sur l’exactitude historique mais le récit est agréable et ponctué de nombreuses découvertes et références toujours plaisantes. Si l’on prend deux secondes pour y réfléchir c’est d’ailleurs assez ironique de penser que la France, qui était l’année dernière le troisième plus gros marché du manga (fut longtemps seconde), m’a permis d’acheter une bande-dessinée à la japonaise, traduite en français, produite par une Japonaise dont le récit tourne autour de l’intérêt réciproque de nos cultures l’une pour l’autre il y a presque 150 ans. Quelle boucle vertigineuse !

Manga bibliothèque impériale
Un exemple de manga conservé à la BNF, dont les cachets « bibliothèque impériale » suggèrent qu’il a pu entrer dans les collections assez précocement, plus ou moins à l’époque où l’on agrandissait ladite bibli avec la magnifique salle Labrouste (déjà évoquée ici) 😉 – Gallica/BNF

Je m’en vais cependant vous divulgâcher (spoiler pour les anglophiles) un ressort narratif présent dans le 4ème tome de La Lanterne de Nyx. L’un des héros, Japonais tentant de faire fortune en France, se rend compte que les estampes peu valorisées par ses compatriotes sont prisées de certaines élites artistiques parisiennes.

Estampes peu valorisées !?  MAIS MAIS il est fou !

 

Détail ST Christophe d'après Jan MANDIJN - 2

Je ne vous en voudrais pas de tiquer sur cette phrase. D’autant plus devant les expositions à succès qui s’enchaînent ces dernières années et qui présentent des estampes telle la fameuse Grande Vague de Kanagawa réalisée par Hokusai, probablement l’un des ukiyo-e les plus célèbres du monde.

Elle a beau avoir été détournée (exemple par le street-artiste PEJAC à Kanagawa ) mille fois brillamment, je ne résiste pas à l’occasion de vous remettre la version originelle. – H. O. Havemeyer Collection, Bequest of Mrs. H. O. Havemeyer, 1929 – Metropolitan Museum of Art

L’explication de cette faible valeur pour les Japonais du XIXème siècle réside probablement dans la technique (impression multiple) et la matière utilisée (le papier) qui permettent chacune des coûts de production bien plus réduits que d’autres formes d’artisanat ou d’art selon comment vous souhaitez qualifier les petites merveilles que sont certains netsuke en ivoire ou objets en laques. Si bien plus nombreux étaient les gens qui pouvaient s’offrir une estampe sur papier qu’une peinture sur meuble par exemple, la contrepartie en est la fragilité du support.

Oh, bien sûr les estampes existent en Europe bien avant cette tendance du japonisme (coucou Miss Estampe alias Peccadille), mais le pays du Soleil-Levant a apporté de nouvelles approches qui séduisirent de nombreux amateurs d’art et d’images.

Rappelons-nous que le Japon est déjà présent en 1867 à la première Exposition Universelle française (la seconde à l’échelle mondiale), même si sa délégation est plutôt dispersée (marquée par un malheureux qui finira enterré au Père-Lachaise) et n’est parfois pas distinguée de celle de la Chine, entraînant des confusion sur certaines illustrations. Un petit pavillon avec quelques geishas sera installé sur le Champ-de-Mars et marquera quelques esprits dont celui de Prosper Mérimée pour l’anecdote.

Pavillon du Japon Exposition Universelle de 1867 - Le monde illustré - Gallica/BNF
Pavillon du Japon, Exposition Universelle de 1867 – Le monde illustré – Gallica/BNF

Quand est-ce que ces estampes deviennent sonores ?

La question serait légitime puisque le titre vous promettait du son.
Le lien est à trouver dans le fait qu’il ne faut pas trop vite séparer ouïe et vue. Le monde artistique au sens large est impacté par ces nouvelles découvertes, quand bien même il ne réagit pas nécessairement avec les mêmes proportions. Dans chaque domaine, quelques curieux se font plus aventureux que d’autres, ce fut le cas de Claude Debussy, un compositeur français incontournable.

Une de ses citations revient d’ailleurs souvent à ce propos :

« J’aime presque autant les images que la musique »
Claude Debussy au compositeur Edgard Varèse, lettre du 12 février 1912. Source : Correspondance (1872-1918), Claude Debussy, Éditions Gallimard, Paris, 2005.


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Cette déclaration d’amour de Debussy pour les images, il la fait quand même à Varèse, un pionier des nouveaux sons et défricheur de la musique contemporaine. Un des « futuristes » musicalement parlant, du genre à aimer les bruits des machines et utiliser des bandes-magnétiques dès que possible. Il s’exilera d’ailleurs trois ans après cette lettre, en 1915, aux USA, pour y trouver un souffle nouveau et il n’y passera pas inaperçu, bien au contraire (cf ionisation écoutable ici par L’ensemble intercontemporain ).


 

 

Autant dire que quand je suis tombé sur un album nommé « Estampes » au gré de mes découvertes musicales souvent guidées par la magie de l’aléatoire, je me suis arrêté interloqué !

Je vous propose d’en écouter quelques mesures pendant la suite de votre lecture 😉

Chouette dis donc ! Il aurait donc été tellement conquis par l’art nippon qu’il se serait inspiré des estampes qu’il a pu voir ?

Faux. Enfin, pas tout à fait juste…

Estampes pas aussi japonisantes que l’on pourrait le penser

En écoutant les trois morceaux et en lisant les titres (Pagodes, Soirée dans Grenade, Jardin sous la pluie,) Kyoto s’efface au profit de l’Andalousie. Quelques recherches balayent également l’origine japonaise des pagodes pour un référence plutôt javanaise, Debussy ayant assisté à un concert d’un groupe de Java doté d’un gamelan. Oui, oui, un gamelan pour plusieurs musiciens. Pour ceux qui ne sont pas familiers du concept, le gamelan est une sorte de méta-instrument formé essentiellement de nombreuses percussions jouées par plusieurs personnes. Instrument unique ou multitude d’instruments faits pour être joués ensemble, je laisse les musicologues débattre, le plus important pour nous étant la manière d’en jouer. Non seulement le tout est impressionnant et étonnant par son aspect, mais les rythmes et l’échelle utilisés (pentatonique) le marquent tout autant, tout passionné qu’il était par l’expérimentation et la recherche de nouvelles voies musicales.

Pagode = Java et donc Indonésie

Grenade = Espagne

Jardin sous la pluie ? Il pleut aussi de l’autre côté du globe et l’on connaît leur amour des jardins, de l’évocation de la météo en haïkus… au moins un sur trois de bon ?

Et non toujours pas… Il faut y voir le souvenir de la bien française Normandie et plus particulièrement du jardin de l’hôtel de Croisy dans la ville d’Orbec où il séjourna plusieurs fois et eut l’occasion de rester à l’abri pendant une tempête manifestement mémorable.

Vous êtes déçu(e)s ?

Moi, aussi un peu, jusqu’à ce que je finisse par remonter un beau poisson.

De l’importance de partir à la pêche au contexte

Poissons d'or - Nanzhou - Debussy ST-Germain-en-Laye
Poissons d’or – signé Nanzhou continent du Sud – Maison de Debussy – Collections de la ville de Saint-Germain-en-Laye

Ces beaux poissons dorés sont présentés comme une des pièces nippones des collections d’art du musicien. Tient-on le fin mot ?

1699 – Formosa et la côte voisine, carte de John Thornton – Gallica/BNF

 

# Alerte bazar géographique et historique # 

Nanzhou est située sur l’île de Taïwan (anciennement appelée Formosa par les Portugais), dont le système politique actuel se désigne comme République de Chine (occupant l’île). Cette république n’est pas reconnue par la République populaire de Chine (occupant le continent).

Chaque gouvernement revendique la totalité des terres de l’autre pour faire très gros. Que des histoires « chinoises » du coup ? Oui, à ceci près que durant 50 ans, entre 1895 et 1945, ce territoire fut colonie japonaise !

# Fin de l’alerte bazar géographique et historique # 

 

Ne connaissant pas précisément la date de création du meuble dont est tiré ce panneau, il est bien difficile de dire s’il fut peint pendant cette colonisation ou quelques années auparavant dans un territoire alors chinois.

Du chipotage ? Le style est de fait japonisant et c’est l’essentiel. Oui, bon, d’accord, mais j’aime tellement ces petits détours de l’enquête, ces petites divagations qui soulèvent un pan du tapis sous lequel se cache ce petit boulon oublié de l’histoire. Vous connaissez la chanson si vous êtes des habitué(e)s !

 

Considérons donc la poiscaille comme prête à finir en sushi une bonne fois pour toutes pour que je vous révèle enfin le détail qui fait tout leur intérêt : Poissons d’or est le titre d’un morceau faisant partie d’un cycle de deux fois trois pièces pour piano regroupées sous le titre d’Images.


Tadaa !

C’est bon, le lien entre musique et image est ferré ! Luttons encore un peu pour voir si nous ne pouvons pas sortir un plus gros poisson…

Oh, mais que voilà ?

Couverture de La Mer de Claude Debussy - La grande Vague Hokusai

La Mer. Trois esquisses symphoniques de Debussy. Paris, Durand, 1905. (34 x 26,5 cm) – BNF, Musique, Rés. Vma 486 (couverture illustrée)

Comme petite récompense finale, je découvre une page d’une exposition (virtuelle) de la BNF autour de la thématique de la mer où il est précisé que le musicien aimait particulièrement les estampes et notamment la vague d’Hokusai, dont il possédait un exemplaire. Jacques Durand, son éditeur, a souhaité orner la couverture de sa partition de La Mer d’une quasi-copie, probablement autant pour jouer de la renommée de l’estampe elle-même que pour la signification que son choix pouvait avoir pour le compositeurCe morceau dont il se défendait qu’il ne soit qu’une transposition de l’image en musique tout en donnant des indices que cela pouvait tout de même en être rapproché… Le deuxième mouvement s’appelle quand même Jeu de vagues !

 

 

Finalement, après toutes ces tergiversations, peut-on vraiment dire que les estampes sont sonores  ? Non, pas de manière littérale, toutefois, au vu des « esquisses symphoniques » que nous venons de citer, l’idée de la mise en musique d’images ne semble pas totalement usurpée, non ?

Debussy, seul à s’intéresser au rapport image-musique ?

Debussy cependant est loin d’être le seul à pouvoir être relié à ce genre d’association entre musique et images, l’histoire des Tableaux d’une exposition de Moussorgski vaut aussi le détour si vous ne la connaissez pas.

Détourage d’un détail d’une esquisse pour Le ballet des poussins qui inspira Moussorgski… si avec ça vous n’êtes pas intrigués je ne sais plus quoi faire !

Ah et pour rappel, un billet causant d’estampes à la loupe existe déjà dans les tréfonds du site 😉

Quelques considérations pour essayer de mettre Claude en perspective

reflet
Quelle image renvoyer d’une célébrité ? Faut-il uniquement se concentrer sur ses apports majeurs ? Est-il vraiment utile de mentionner comment sa figure fut instrumentalisée après sa mort ? C’est plutôt une bonne excuse pour ne pas l’accabler, non ? En même temps, si ses positions avaient été plus claires peut-être ne serait-ce pas arrivé ? Autant de questionnements qui m’ont parcouru et poussé à ajouter cet addendum non prévu dans le premier jet de l’article. N’hésitez pas à me faire part de vos réflexions sur ces questions aussi, cela m’intéresse.

S’il fut érigé en figure incontournable de la musique française après sa mort, ses prises de positions chauvinistes et anti-germaniques furent sujettes à récupération dans une propagande étatique étonnante (coucou Vichy) tout autant qu’utilisées comme symbole de résistance nationaliste…

Détail de la couverture du journal clandestin « Musiciens d’aujourd’hui », octobre 1942 – Gallica/BNF

En 1942, le numéro d’octobre de Musiciens d’aujourd’hui , journal clandestin sur le monde musical (oui oui, certains prenaient des risques par amour de la musique !) publia quand même un article titré « Debussy – musicien français » (dispo sur Gallica). Si cela vous passionne et que vous voulez approfondir cet aspect, sachez que je l’ai découvert via l’article Debussy as National Icon: From Vehicle of Vichy’s Compromise to French Resistance Classic. Le papier en question est disponible en ligne, même si payant comme trop d’autres, (puisque vous tenez à respecter la loi et les intérêts du système très critiquable qui gangrène les publications scientifiques et qu’il n’y a pas d’autres méthodes qui ne soit pas illégale *hum*).

Le compositeur lui-même semble ne s’être guère réellement préoccupé profondément de politique, tout absorbé qu’il était par les théories musicales, y compris lorsqu’il rejette son fugace amour de l’œuvre de Wagner. Debussy fut une figure complexe qui naviguait entre le monde sophistiqué et incisif de l’avant-garde musicale, las des spectateurs ne venant que pour se montrer, et celui des critiques musicales relativement policées. Il s’inventa d’ailleurs un alter-ego, un certain Monsieur Croche, pour laisser libre court à ses humeurs…

 


 

Comme toujours je suis curieux de savoir ce qui vous a étonné, passionné ou franchement laissé koï (vous l’avez ?).

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