Porter son métier sur soi

Nous sommes nombreuses et nombreux à porter une tenue adaptée à notre métier. Parfois même, on peut l’appeler uniforme. Je n’oserais pas évoquer la dimension sociétale ou faire une histoire de l’uniforme mais vous verrez que « porter son métier sur soi » ne sera pas usurpé !

Je suppose qu’avec une introduction comme ça vous avez déjà des pompiers lance à incendie sous le bras, infirmières aiguille à la main et autres scientifiques en blouse trop grande qui surgissent dans votre imaginaire…

Je mettrai quelques pépites dégottées sur Gallica à la fin pour celles et ceux qui auront été jusqu’au bout (ou triché 🙂 ), mais d’abord place à l’image à l’origine de ce billet :

Habit de Monnoyeur, anonyme d'après Nicolas (I ou II) de Larmessin, Musée Carnavalet (Paris), inv G.5062
Habit de Monnoyeur, anonyme d’après Nicolas (I ou II) de Larmessin, Musée Carnavalet (Paris), inv G.5062

Notez au passage que certaines gravures étaient peintes à la main après impression.

Large ensemble

Si je vous la présente ici de manière isolée, cette estampe fait partie d’un large ensemble connu sous le nom Les costumes grotesques et les métiers. Le principe de base est simple : créer un costume à partir des outils et attributs classiques de chaque profession. Vous le voyez le lien avec le titre du billet maintenant 🙂 ?

Ceux-ci ne sont que deux exemples trouvés sur Gallica, mais une liste plus complète et qui vaut vraiment le coup d’être parcourue est disponible sur Wikimedia même si avec une qualité d’image très inégale. Je ne résiste pas à poursuivre quand même un peu la sélection avec quelques exemples qui en sont tirés  :

Je suis tombé sur l’habit de monnoyeur en faisant quelques recherches pour le boulot et il m’a tout de suite tapé dans l’œil et comme je suis sûr qu’il doit en intriguer quelques-un(e)s parmi vous, en voici un petit décorticage.

Un artiste, mais lequel ?

Cette drôle d’idée de gravure, on la doit à un Nicolas de Larmessin. « Un » Nicolas, parce que quatre hommes de cette famille portèrent le même nom et prénom presque en même temps, dont trois exerçant le même métier… Autant vous dire que cela n’aide pas vraiment à les distinguer, comme vous vous en doutez ! Je ne suis pas moi-même à l’abri d’une erreur…

Il est probable que l’Habit de Monnoyeur soit l’œuvre d’un des deux frères que trouverez sous les noms de Nicolas Ier ou II pour l’aîné (1632-1694) et Nicolas II ou III pour le cadet (vers 1645- 1725). Le plus âgé a commencé la série jusqu’à ce qu’il passe de graveur à éditeur puis le cadet a pris la suite.

Cette famille était à la fois à la création, avec des gravures originales, l’édition et l’impression sur papier… Ils géraient toute la chaîne donc.

Prise de risques

Les Larmessin n’hésitaient pas à manier la satire dans leurs œuvres et ce qui devait arriver arriva. Une des créations fâcha le roi et envoya l’un d’eux passer 6 mois dans les geôles de la Bastille. Il faut dire que représenter le roi vomissant, soutenu par Madame de Maintenon tout en intitulant la scène Décadence de la France ne semble pas être d’une grande prudence…

Je n’arrive pas à mettre la main sur un visuel du coup peut-être qu’ils ont été détruits ou simplement peu diffusés, mais il faut avouer que ça m’intrigue !

Tout en ne manquant pas d’un certain sens de l’humour, la gravure Habit de monnoyeur est bien moins polémique. Détaillons-la un peu maintenant.

Dans un cadre se trouve un homme en Habit de Monnoyeur si l’on en croit le titre en dessous.

Qu’est-ce donc qu’un monnoyeur ?

Planche de l'Encylopédie Diderot-d'Alembert - atelier monétaire - presse au balancier
Planche de l’Encylopédie Diderot-d’Alembert, atelier monétaire, presse au balancier,  Gallica/BNF

Celui qui fabrique la monnoye ou plutôt la monnaie comme on dit maintenant. Le terme s’applique autant à l’ouvrier qu’au responsable de l’atelier.

Petit rappel rapide sur comment créer une pièce de monnaie. Première étape : obtenir l’autorisation de le faire avant toute chose ! Prendre un morceau de métal du bon calibre et poids, appelé flanc, le placer entre deux bases garnies du décor que l’on veut pour chaque face, appelées coins monétaires, puis appliquer suffisamment de pression pour que s’y forme une empreinte.

Si l’on venait au début frapper la monnaie d’un coup de marteau, la production s’est complexifiée pour plus d’efficacité et un résultat de plus grande qualité avec l’apparition de presses comme celle qui forme l’habit étrange que porte le personnage.

Elle se compose d’une vis sans fin au bout de laquelle se trouve un coin monétaire. Cette vis va descendre et venir frapper le flanc grâce au mouvement que deux personnes vont donner aux bras qui la surplombent en tirant sur les lanières qui sont attachées aux extrémités des bras à deux boules. Leur poids va amplifier la force déployée par les hommes dans un mouvement de balancier, qui donnera son nom au type de frappe. Le rendement double par rapport au marteau et la finesse des impressions s’améliore.

Habit de Monnoyeur, anonyme d'après Nicolas (I ou II) de Larmessin, Musée Carnavalet (Paris), inv G.5062
Rappel visuel… il est déjà loin !

Notre monnoyeur tient également dans sa main gauche une balance qui peut faire référence au pesage des flancs. Le poids étant un critère important pour juger de la qualité de la pièce et éviter de se faire avoir par un faux-monnayeur, une balance peut être utile.

Quant à la bourse qu’il tient dans sa main droite, à celles qui forment un chapeau étrange sur sa tête ou aux monnaies qui parsèment son habit comme un motif, ce sont tout simplement des références aux pièces frappées que l’on peut voir dans le tiroir ouvert.

 

Est-ce totalement inédit à l’époque ?

Oui et non.

On connaît bien des recueils antérieurs de tenues portées selon les pays, villes ou occupations… La différence étant que les personnages se veulent « au naturel »  même si un laboureur peut y côtoyer un cyclope.

Le Laboureur / Le Ciclope, gravures de François Desprez (~1530, av.1547)
Extraite de « Recueil de la diversité des habits, qui sont de présent en usage, tant es pays d’Europe, d’Asie, Affrique & isles sauvages, le tout fait après le naturel », 1567, Gallica/BNF


Pour l’anecdote, c’est le même auteur qui a commis les Songes drôlatiques de Pantagruel, d’où est tiré mon logo et les autres personnages qui reviennent régulièrement comme celui à gauche ici.


Pour rester dans les prédécesseurs, il existe un rapprochement assez probable avec les portraits du peintre Giuseppe Arcimboldo.

Le Printemps, Giuseppe Arcimboldo, 1573, huile sur toile, Musée du Louvre
Le Printemps, Giuseppe Arcimboldo, 1573, huile sur toile, Musée du Louvre

S’il semble surtout connu pour l’utilisation de végétaux pour recomposer des visages, il a également parfois utilisé des objets comme pour réaliser Le bibliothécaire, en 1562.

Le bibliothécaire, Giuseppe Arcimboldo, 1562, huile sur toile, Château de Skokloster, Håbo (Suède)
Le bibliothécaire, Giuseppe Arcimboldo, 1562, huile sur toile, Château de Skokloster, Håbo (Suède)

Les copies sous forme d’estampes d’œuvres majeures ou étonnantes circulent dans toute l’Europe… Il ne paraît pas impossible d’imaginer en conséquence que l’un des de Larmessin en ait eu connaissance.

Plus proche encore, quelques gravures du contemporain Jean Berain, dessinateur du roi, proposent le même principe de costumes incarnant le métier.

Habit de Musicien, Jean Berain (1640 -1711 - dessin) et Jacques Lepautre (vers 1653 - 1684 - gravure) Extraite de « Recueil des modes de la cour de France», vers 1682, Los Angeles County Museum of Art, USA
Habit de Musicien, Jean Berain (1640 -1711 – dessin) et Jacques Lepautre (vers 1653 – 1684 – gravure), extraite de « Recueil des modes de la cour de France », vers 1682, Los Angeles County Museum of Art, USA

Vous aussi l’idée d’aller acheter votre gravure au milieu des charniers ça vous laisse un peu songeur ? On y emmurait bien des gens après tout (cf article de Priscille Lamure).

Pour les fanas de chapiteaux et autres colonnades, Jean Berain dessina aussi ceci :

Habit de Musicien, Jean Berain (dessin) et Jacques Lepautre (gravure) - Gallica/BNF
Habit d’Architecte, Jean Berain (dessin) et Jacques Lepautre (gravure) – Gallica/BNF

Nous ne pouvons pour l’instant que noter ces ressemblances frappantes et une inspiration quand même bien probable sans trancher définitivement. Du moins c’est ce que j’ai cru comprendre en me penchant sur le sujet. La différence au moins notable reste le nombre beaucoup plus élevé de planches de ce genre réalisées par de Larmessin.

Et si cela n’était pas qu’une oeuvre de l’esprit ?

Il est toutefois possible que l’idée vienne surtout de réels déguisements utilisés pour des mascarades et autres occasions de porter des tenues extravagantes.

Outre les traces écrites de l’existence de tels costumes, il existe également des esquisses annotées dont une en particulier :

Esquisse d’habit de fripier, Nicolas de Larmessin ?, Gallica/BNF

Les précisions telles que « satin jaune » laissent penser que le costume sera réellement créé par la suite ou que l’on s’appuie sur un modèle existant.

En tout cas la compositition est bien reprise par la suite en gravure avec un effet satiné… Je suis toujours assez bluffé d’ailleurs de voir comment avec quelques hachures bien placées ou touches de couleurs un artiste peut vous donner l’illusion d’une matière. Cela peut sembler bête à dire, mais c’est un émerveillement qui ne me quitte pas avec les années.

Habit de fripier – Nicolas de Larmessin – Gallica/BNF

Une quantité extraordinaire de décors, monuments et autres costumes furent temporaires et sont perdus à jamais. Nous n’en conservons que le sommet de l’iceberg comme nous le rappelait régulièrement un de mes profs avec moult exemples à l’appui. D’ailleurs si ce thème vous intéresse n’hésitez pas à me le signaler et qui sait… ?

Jusqu’à peu, c’est tout ce qu’il me démangeait de vous dire au sujet des inspirations de l’Habit de monnoyeur… et puis voilà qu’un tweet de Damien Kempf m’a ouvert un autre possible ou plutôt encore poussé vers l’hypothèse des costumes !

Mais avant de vous en dire plus…


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Revenons donc au tweet en question. Il mettait en avant un costume créé par Daniel Rabel pour le Ballet des Fées de la Forest de Saint Germain aussi connu comme le Ballet des Ridicules, donné pour et avec le roi Louis XIII en 1625.

Costume pour ballet, Daniel Rabel (costume), 1625, Victoria & Albert Museum, Londres

Cette image des collections du Victoria and Albert Museum (Londres) n’est pas si éloignée du monnoyeur, non ? Surtout avec cette vieille à roue (je vous jure je ne fais pas exprès d’en caser partout pour vous ressortir mon article à toutes les sauces) qui fait office de chapeau !

Cette dame supposée incarner la musique était suivie de nombreux musiciens comme le montre cette planche. Les costumes à eux seuls sont connus pour avoir coûté une petite fortune à l’époque.

Musiciens de campagne, neuf figures, costumes de Daniel Rabel, Musée du Louvre, inv 32604
Musiciens de campagne, neuf figures, costumes de Daniel Rabel, Musée du Louvre, inv 32604

La photo ci-dessus est un agrandissement réalisé grâce à un logiciel, avec les déformations qui en découlent, puisque les seules photos directement accessibles étaient petites et de mauvaise qualité… bref, pas 100% représentatif du document, vous êtes prévenus.


 

Le récit de la Guerre et le récit de la Musique, costumes de Daniel Rabel – Gallica/BNF

Ces deux « récits » ont aussi un petit quelque chose des habits de Larmessin vous ne trouvez pas ? En tout cas je suis curieux de savoir s’ils prévoyaient de faire tirer le petit canon/chapeau à un moment 🙂

 

Ce n’est pas que mon dada !
(jeu de mots pas totalement assumé)

Pour terminer sur cette affaire des Costumes grotesques avec un évènement plus proche temporellement, faisons un bon dans le temps jusqu’en 1936. Ah, et traversons l’Atlantique tant qu’à faire !

Cette année-là s’ouvre une exposition au célèbre MOMA, Museum of Modern Art, de New-York. Intitulée Fantastic Art, Dada, Surrealism elle cherche à présenter Dada et Surréalisme comment des mouvements appartenant à l’histoire de l’art globale en les comparant à quelques créations des siècles précédents. Et qu’y trouve-on ? Entres autres, plusieurs des Costumes grotesques des Larmessin !


à voir aussiUne de mes sources majeures pour toutes ces histoires de Larmessin fut cet article de Pascale Cugy : L’homme-livre et le médecin – Évolution du dessin d’une gravure demi-fine publiée par Nicolas Ier de Larmessin. Histoire de rendre à César et si vous souhaitez creuser d’autres aspects !


 

 

Bonus uniformes

Bravo à vous d’être parvenus jusqu’ici, pour vous récompenser voici donc un florilège d’uniformes comme promis en début d’article !


 

 

Sur ces considérations, j’espère que vous aurez découvert des choses et peut-être même envie de me dire ce que vous en avez pensé en commentaire ?

Merci d'avance !

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