La réalité derrière une photo

Le principe à l’origine de la photographie est de chercher à fixer la réalité. La notion de composition lui est également étroitement associée et pourtant,  qui dit composition dit ne pas tout montrer.

Dans cet article, au format un peu plus long que d’habitude, je vous invite à observer à mes côtés comment le couple « photographie » et « réalité » a fait bouger les lignes au fil du temps, donnant naissance à toute une famille de polémiques et créations.

Nos deux ports d’attache dans cette plongée en eaux troubles (n’oubliez pas vos appareils pour immortaliser l’aventure) seront deux techniques incontournables : le cadrage et la retouche.

Le cadrage

Rappelons-nous avant toute chose que les appareils photos utilisés de nos jours, ceux inclus dans les smartphones notamment, sont les héritiers de près de 200 ans d’améliorations techniques.

La notion de temps de pose

Les procédés ont changé de nombreuses fois (encore récemment avec le passage de l’argentique au numérique) mais le principe général reste le même : laisser entrer la lumière dans une boite durant un temps limité.

La durée durant laquelle la lumière va être « acceptée » dépend essentiellement des performances du support d’enregistrement (que ce soit un négatif ou un capteur numérique).

Un exemple que je trouve assez parlant : prendre une même photographie de nuit d’un objet peu éclairé avec un smartphone ou avec un bon réflex ne demande pas le même temps de pose.

Cela revient à essayer de propulser un voilier avec une feuille A4 ou une voile normale, les deux prendront le vent, mais pas autant en même temps.

Effet obtenu grâce au tuto d'1point2vue

Le smartphone est désavantagé par la taille de son capteur. Pour plus d’infos sur ces notions de capteurs, vous pouvez aller voir l’article Les numériques (article de fond) ou le Sensor Size (comparatifs visuels et interactifs).

L’influence du temps de pose

Vu que dans les années 1840-50 il fallait compter environ 30 minutes de pose, vous pouvez vous douter que cela influençait quelque peu la façon d’organiser son image.

Ne pas bouger, ne pas éternuer…

Un modèle devant être aussi fixe que possible, sous peine de rendre la photo floue. Ajoutons à cela que les daguerréotypes étaient des gadgets à la mode, mais réservés par leur coût aux scientifiques et/ou riches personnes. Vous voyez où je veux en venir…

Dispositif pour tenir la tête pendant un daguerréotype (Wikimédia)

Il était tellement important de ne pas bouger que l’on a été obligé d’inventer de quoi s’appuyer discrètement !

Logiquement, la composition ne pouvait pas être ni très dynamique, ni prise sur le vif. Il ne faut pas oublier non plus que les portraits peints académiques ont profondément marqué les esprits des puissants et les commandes s’en ressentent forcement.

Si l’excuse technique explique en partie au départ le manque d’instantanéité, les rapides progrès vont réduire drastiquement les temps de pose.

Bouger oui, mais pas trop vite…

Il ne faut cependant pas imaginer pouvoir obtenir systématiquement le résultat souhaité du premier coup (cela peut faire partie du plaisir aussi). Pensez à la difficulté de faire un portrait net de quelqu’un qui bouge en plein concert avec son smartphone, presque impossible sans flash !

Raison de plus pour garder votre téléphone en mode silencieux dans sa poche – ceci est un message du groupe de soutien à ceux qui sont gênés par les écrans pendant les concerts.

Flou et vitesse

Choix « esthétique »

Quand le choix n’est donc plus principalement dicté par la technique, la liberté de montrer ce que l’on souhaite par le cadrage devient essentiellement esthétique.

Vous vous doutez au vu du titre de l’article que je ne comptais pas vous amener juste à cette première conclusion. Non, non, non… mais plutôt aux limites de cette quête de l’esthétisme.

Pour ça, je ne connais rien de mieux que de faire appel aux questions morales ! Après tout, chacun a son avis sur la question, c’est en général bien tranché et exprimé avec les tripes…

Et la morale dans tout ça ?

Un exemple, relativement « léger » pour commencer, avec une agence indienne qui a voulu montrer sur sa page Facebook quelle était la réalité de leur pays, derrière ou plutôt autour des photos que l’on peut voir sur Instagram par exemple. Je trouve l’action très intéressante, autant dans sa mise en œuvre (géniale cette idée de construire autour de l’image initiale) que dans cette remise en question de l’idéalisation. Une sorte d’héminégligence aussi. Elle provoque en tout cas des débats virulents dans les commentaires sous les photos.

Un autre cas parmi tant d’autres : les polémiques régulières sur les photojournalistes présentés comme des charognards. Sorte d’élite loin du quotidien de la plupart des gens, ils côtoient les côtés sombres de notre monde et les mettent en image. Ils essayent même d’en vivre ! Vivre du malheur d’autrui ! Bon, je grossis le trait volontairement mais vous voyez l’idée… Où est la morale dans tout cela ?

Et si l’on arrêtait de dénoncer les photographes pour se pencher sur ce que montrent leurs photos ?

Il est facile d’oublier qu’il faut un photographe pour faire une photo. Que ce sont des gens qui éprouvent aussi des sentiments et peuvent être encore plus bouleversés par les évènements fixés sur pellicules puisqu’ils les suivent de bien plus près.

Siem Reap - abris de fortunes non loin d'Angkor
Siem Reap – abris de fortunes non loin d’Angkor et ses plus de 3 000 000 de visiteurs annuels en 2014

Porter des œillères ou devenir paranoïaque…

Il est aussi facile de refuser de voir certaines choses (quand bien même des centaines de preuves en attestent) que de chercher des poux sur Mars et finir par s’inventer des choses. Cela a toujours existé, à l’échelle d’un village ou maintenant du Web.

Trop de gens réfutent encore par exemple des faits pourtant très photographiés et étudiés, la Shoa et l’alunissage de 1969 pour ne citer que les deux plus célèbres.

Et pourtant, il serait malhonnête de faire comme si certaines photos n’étaient pas transformées et la réalité retouchée…

La retouche ou l’art de gommer la réalité

Comment parler de la notion de réalité en photo sans parler de la retouche ? Encore une idée qui n’est pas franchement nouvelle d’ailleurs.

(mini) Historique comparé de la retouche à travers le développement de la photographie comme médium  d’expression artistique et vecteur de communication…

J’ai gagné la récompense du sous-titre le plus pompeux de 2015 ?

Pour ceux qui en douteraient encore, non, je n’ai pas l’ambition de vous faire un historique complet (j’en serais bien incapable et cela occuperait certainement un livre entier) mais par contre j’ai bien quelques petites étapes sympathiques à vous présenter.

Je n’arrive pas à fixer ce que je veux… trichons un peu !

Assez logiquement, c’est en se confrontant aux limitations techniques de leur nouvel outil que les utilisateurs (à la fibre artistique souvent poussée) ont cherché comment améliorer le résultat final.

Devinez quel objet donna le plus de fil à retordre aux photographes et  cristallisa les premières polémiques sur la retouche ?

Le ciel, ou plus exactement les nuages dans le ciel ! Et oui, aussi durs à attraper correctement sur photographie que dans la vie de tous les jours !
Les nuages sont connus pour rendre chaque portion de ciel unique et ils refusaient de se laisser capturer en même temps que la terre ferme, différence de luminosité trop importante officiellement, une histoire digne de Shakespeare  et ses amours impossibles si vous voulez mon avis… Imaginez alors le problème quand la scène comporte en plus une surface aussi réverbérante que l’océan : un vrai triangle amoureux qui peut rendre fou un photographe.

Gustave Le Gray - Brig upon the Water
Gustave Le Gray – Brig upon the Water (Wikimedia)

Une des solutions les plus « simples » fut donc l’utilisation de photomontages, c’est à dire de combiner deux (ou plus) photographies. Une pour le ciel et une pour le reste du paysage dans le cas de la photographie de Gustave Le Gray ci-dessus, malin !

Cela n’a cependant pas plu à tout le monde comme je le disais plus haut. Certains ciels se retrouvant un peu trop réutilisés, le rapport au naturel et à la réalité qui faisait un des intérêts de la photographie se retrouva chamboulé et un sentiment de tromperie voire de malhonnêteté vis-à-vis de la retouche s’installa pour de bon.

Et si ces montages pouvaient être une forme de création, plus qu’une retouche ?

Prenant le contrepied des polémistes,  des artistes comme Oscar Gustave Rejlander choisissent au contraire de travailler spécifiquement en utilisant le photomontage.

C’est ainsi qu’en 1857, il assemble 32 clichés pour créer ceci :

Oscar Gustave Rejlander - Two ways of life
Oscar Gustave Rejlander – Two ways of life (Wikimedia)

Elle a fait beaucoup causer cette œuvre. Parce que oui, nul doute qu’ici l’intention est artistique. Rejlander livre une photographie composite dont chaque détail est pensé : de la disposition en référence à l’École d’Athènes de Raphaël au thème récurrent dans l’histoire de l’art de l’opposition entre le vice et la vertu (Enfer/Paradis, Bon/Mauvais gouvernement,…).

Bousculons carrément la réalité, la photographie doit s’émanciper de la peinture !

Quand les mouvements d’avant-garde ont fait leur place sur la scène artistique, ils n’ont pas oublié la photographie (on pourrait le croire parfois vu certains manuels).

Les membres de Dada ont par exemple utilisé des photographies dans de nombreux collages !

De l’art ? Non, de l’information !

Couverture du magazine Life montrant une photo d'un macaque japonais dans des sources chaudes : Shiga Kogen, Japon, 30 Janvier 1970. (Photo de Co Rentmeester/Time & Life Pictures/Getty Images)
Couverture du magazine Life montrant une photo d’un macaque japonais dans des sources chaudes : Shiga Kogen, Japon, 30 Janvier 1970. (Photo de Co Rentmeester/Time & Life Pictures/Getty Images)

La photographie a été récupérée massivement par le monde de l’information dès les années 1890, des journaux s’étant même spécialisé sur ce créneau comme le mythique LIFE.

Bien évidemment, dès que l’on parle d’information il y a non loin de là quelqu’un qui pense « contrôle de l’information ». Parfois cela sera subtil et d’autres fois, comme à l’époque de Staline, on pourra parler clairement de politique de censure via la retouche vu le nombre de personnes disparaissant mystérieusement des clichés officiels (et bien souvent tout court à l’époque). Enfin, les disparus photographiques sont toujours à la mode dans certains pays…

Et si on faisait passer cela pour de la retouche « esthétique » ?

Retoucher les formes d’une personne, sa peau, son visage tout bêtement… n’est-ce pas une forme de censure d’une réalité dont on ne veut pas ? Le lien est sans aucun doute grossier mais consciemment ou non (la naïveté a des limites quand même) toutes ces photos de mannequins, stars et politiques retouchées sous des prétextes bien souvent simplement esthétiques ne doivent pas être pris à la légère.

Allons un peu plus loin que le simple « ce qui est vraiment beau ou laid attire plus que le naturel et fait donc vendre davantage ».

C’est tout une dynamique à la fois historique et de pouvoir qui est tapie derrière les peaux noires régulièrement blanchies.

C’est la création d’un idéal addictif (machine à cash) car justement utopique qui est promu derrière des top-modèles amaigries en couverture de magazines féminins ou pour vendre des vêtements.

C’est un discours politique qui se dessine quand on cache les imperfections (normales) d’un homme politique

Heureusement pour nous, réussir une retouche est un travail qui demande des compétences et du doigté sous peine d’être rapidement découvert. Mots-clés pour vos recherches futures : « photoshop fails » ou « photoshop disasters« .

Si vous êtes avides d’autres exemples, anecdotes ou analyses sur ces questions de retouches allez voir ces liens bien plus complets (et oui, je n’ai vraiment rien découvert 😉 ) : un pdf et un article.

barque retouchee
Tout ça n’empêche pas d’essayer de s’adonner à la retouche, certains effets (vus et revus) sont relativement simples à obtenir.

La création actuelle dans tout ça ?

Les artistes sont des expérimentateurs par nature, aimant utiliser toutes les techniques possibles et imaginables. Vous vous doutez donc que les selfies, symptomatiques de la mise en scène permanente de nos vies, sont pas l’unique expression actuelle du détournement de la réalité…

Comme je sens que les mots s’accumulent dans votre tête, je vais conclure sur  un projet qui m’a vraiment tapé dans l’œil et qui va peut-être vous faire vous demander un instant si je ne vous ai pas bel et bien emmené aux portes d’une autre réalité : Haussmanhattan.

Merci d'avance !

Afin que cette zone d'expression soit intéressante pour chacun voici quelques règles :

  1. Lire l'article (rédigé avec amour) et pas simplement le titre, mais personne ne fait ça 😉 n'est-ce pas ?
  2. Indiquer un nom ou un pseudo (pas de mots clés pour le référencement).
  3. Renseigner si vous le souhaitez, votre site principal ou un profil de réseau social.
  4. Rédiger un commentaire dont vous n'aurez pas honte dans 10 ans...

5 commentaires sur “La réalité derrière une photo

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