Salvator Rosa aimait le silence mais pas la boucler

Je veux vous parler de Salvator Rosa pour deux grandes raisons :

  • sa géniale devise

Aut tace aut loquere meliora silentio

traduisible par « tais-toi, à moins que ce tu as à dire vaille mieux que le silence »;

Autoportrait Salvator Rosa
Autoportrait avec la fameuse devise… tiré de Wikimedia
  • il fait partie des artistes à la vie rocambolesque comme le Caravage dont la personnalité est au moins aussi fascinante (si ce n’est plus) que leurs œuvres.

D’où tu le sors ton Salvator ?

D’ici…

Gustave Doré - Salvator Rosa
Ah les enchères et la folie liée… extrait de Un siècle d’humour français, dir. J.STERNBERG, avec P.LABRACHERIE, ROMI et H.MULLER, Les productions de Paris, 1963, droits réservés ?

Alors que je parcourais cette anthologie un peu distraitement, voilà qu’un Gustave Doré se pointe. J’aime ledit Gustave et peut-être que l’on en reparlera une autre fois. En tout cas, si j’aime la scène et le coup de crayon et le thème général… je me retrouve bien bête devant ce nom qui ne résonne pas dans ma tête alors que je me doute qu’il devrait.

Pif paf pouf, quelques recherches plus tard, nous voilà 😉

Un artiste doué pour survivre

Les pinceaux, le dessin, tout ça c’est bien mais quand on se retrouve jeune homme sans le sous dans une famille pas bien riche, on prend ce que l’on peut comme moyen de survivre.

Si Salvator apprend son art auprès de maîtres, se révélant prometteur, une vie errante aux côtés de bandits lui est prêtée à différents moments (rudes évidemment) de sa vie. Un ballet romantique en fut même tiré… Comme quoi, je ne suis pas le seul que ça inspire 😉

Un romantique au pinceau et à la langue acérés

Pour ce qui concerne la peinture, le plus fameux exemple de ruage dans les brancards (encore une expression sympa) de la part de Salvator se trouve dans une de ses allégories.

Pour mieux en comprendre la puissance, j’en profite pour faire un petit aparté pour ceux qui ne seraient pas familiers de la notion.

 


L’allégorie est en peinture un genre très codifié, cela permet de s’y retrouver  facilement, où une jolie femme dénudée (99% des cas selon mes statistiques tombées du camion) se retrouve à porter des attributs plus étranges les uns que les autres.

Pour la Fortune, associée tant à la chance et au destin qu’à la richesse, l’attribut le plus régulier est une corne d’abondance. Ce symbole peut être associé à d’autres allégories comme ci-dessous avec l’exemple de l’Europe chrétienne en paix dans le salon de la Paix au château de Versailles.

L'Europe en paix - Salon de la Paix - Versailles
Deux cornes d’abondance à voir : dans les mains de l’Europe au centre et au pied de la Piété à droite

La combinaison de multiples attributs permet donc parfois de lever le doute qui pourrait subsister. On trouve aussi régulièrement la roue, la sphère, le gouvernail ou la proue de navire suggérant chacun des facettes de la notion ici personnifiée.

Ah, dernier point non négligeable… l’expression « la fortune est aveugle » a sa transposition en peinture puisque cette dame si souvent changeante se voyait souvent affublée d’un bandeau sur les yeux.


Retour à Rosa et son allégorie…

Allégorie de la Fortune - Salvator Rosa
Salvator Rosa (1615 – 1673) Allégorie de la Fortune, vers 1658 – 1659, huile sur toile, 200.7 × 133 cm, The J. Paul Getty Museum, Los Angeles

En quoi ce tableau pouvait donc être une provocation ?

La Fortune déversant sciemment, puisque non aveuglée ici, sa richesse d’une façon peu élégante pour en faire profiter des animaux plutôt habituellement considérés comme idiots… Vous commencez à voir ce qui en a agacé plus d’un ?

Si je vous dis que le tissu qui couvre l’âne est un habit rouge de cardinal et que le pape, chef de l’Église catholique (autant dire l’autorité de référence en Italie au XVIIème siècle) se voit représenter son monogramme sur un des livres ou par la rose (allusion à son nom) tous deux piétinés…

Traduction : vous qui détenez le pouvoir depuis les hautes sphères religieuses n’êtes que des bêtes idiotes à qui la chance a souri.

Vous l’aurez deviné, notre peintre avait un sacré aplomb et dans le genre m’as-tu-vu et téméraire c’était un champion. Alors que la prudence voudrait que cette toile soit restée bien planquée, il a décidé de la montrer au Panthéon.

Il semblerait que seule l’intervention du frère du pape sauva l’intrépide Salvator et l’on imagine bien que si Les guignols de l’info© n’existaient pas, ce genre d’action devait au moins autant faire causer et bien plus agacer les puissants.

Cette histoire fut aussi racontée il y a « quelques années » ici.

Un romantique en puissance ?

Dans ses paysages comme dans les thèmes qu’il traite apparaît ce que l’on nommera plus tard le romantisme..

Le romantisme pour les nuls : thème médiévalo-fantastico-sentimental…

C’est un peu la vague Harry Potter en réaction aux prix Goncourt uniquement vantés jusque-là ! Cette comparaison douteuse vous est offerte par la maison, aucune demande de remboursement ne sera donc acceptée.

Côté tableau romantique assez emblématique (les débuts), il y a par exemple celui-ci :

The Nightmare, (1781), Detroit Institute of Arts
John Henry Fuseli, The Nightmare, (1781), Detroit Institute of Arts

Je vous renvoie à l‘article Wikipedia pour plus de détails, sachez simplement pour l’anecdote que la figure du démon assis sur le ventre de la femme a été rapprochée de nombreux témoignages d’expérience de paralysie du sommeil. Cette maladie provoque une sensation de rêve éveillé, le plus souvent tournant au cauchemar en raison de l’impression d’être coincé dans son corps et d’une difficulté à respirer avec comme un poids sur l’abdomen…

Le décor posé, je vous présente ce sabbat de sorcières :

Sabbath de sorcières, 1535-1554 Houston
Salvator Rosa, Sabbath de sorcières, 1635-1654, Houston – Google Art Projet Wikimedia

Je vous laisse vous faire votre avis sur la manière à la fois sombre et fantastique qu’a Salvator Rosa d’évoquer les supposées cérémonies sulfureuses des sorcières.

Voyons maintenant ce que Goya fait du thème près de 150 ans plus tard :

GOYA_-_El_aquelarre_(Museo_Lázaro_Galdiano,_Madrid,_1797-98)
Goya, Le Sabbat des sorcière, 1797-98, Museo Lázaro Galdiano, Madrid – Wikimedia

Chez Rosa comme Goya, la « perversion » est bien davantage suggérée par l’ambiance ou la figure démoniaque centrale qui dirige la cérémonie plutôt que par des corps en pleine extase ou simplement dénudés au premier plan comme le représente Luis Ricardo Farelo encore un siècle plus tard, renouant presque avec un certain classicisme.

Le mot de la fin

Recueil d'arias italiennes - Gallica
Recueil d’arias italiennes – Gallica

Bon peintre, doué avec les mots, notre lascar était aussi comédien et compositeur à ses heures perdues : en reste un célèbre air napolitain et quelques partitions…

 

Comme cerise sur le gâteau, en méga exclusivité grâce à ma super relectrice multitâches, vous pouvez écouter ci-dessous la musique écrite par Salvator Rosa, trouvée sur la partition d’une ariette perdue dans les méandres de Gallica…

  • La musique à écouter (ligne de chant au violon) :
  • Les partitions :
  • L’intendance :Wally musicien

J’espère que cette divagation ne vous a pas trop rebutée (si vous lisez ces lignes ça devait être supportable) 😉

Merci d'avance !

Afin que cette zone d'expression soit intéressante pour chacun voici quelques règles :

  1. Lire l'article (rédigé avec amour) et pas simplement le titre, mais personne ne fait ça 😉 n'est-ce pas ?
  2. Indiquer un nom ou un pseudo (pas de mots clés pour le référencement).
  3. Renseigner si vous le souhaitez, votre site principal ou un profil de réseau social.
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2 commentaires sur “Salvator Rosa aimait le silence mais pas la boucler

  1. Bonjour,
    votre ‘survision’ sur des aspects du caractère de Salvator Rosa vous place sur la bonne voie , celle tracée aux cours des siècles par son souvenir .
    Souvenir en France par son nom porté sur la salle 13 du Louvre Paris. Si vous ne l’avez pas visité vous y trouverez peut être l’inspiration de quelques autres belles lignes d’Esprit !
    Il tenait de sa famille maternelle Greca , venue de Grèce, un sens extraordinairement aigu de la Liberté et de son père Antonio la logique d’un arpenteur (appelé géomètre aujourd’hui ceux qui mett(r)ent au carré les architectes) Napolitain. Magie Rosa d’une existence hors de l’ordinaire où il maniait le pinceau aussi bien que l’épée. Égal à lui même pauvre ou riche. Et laissant toujours un clin d’œil de relativité sur ce qu’il réalisait. Patrick

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