Trouver le bon angle #2 : seuils à dépasser

Trois ans plus tard, il était temps de donner une suite au n°1 de « trouver le bon angle »
Je continue à chercher des astuces pour bousculer ma manière de regarder afin de ne pas passer à côté de tant de choses qui méritent simplement de trouver le bon angle pour les aborder.

Pour l’anecdote, les tours de la Cour Européenne de Justice que j’évoquais dans le précédent billet se sont vues adjoindre depuis une nouvelle consœur. Encore plus haute avec ses 115 mètres, celle-ci est devenue le plus haut immeuble du Luxembourg ! Peut-être pas si anecdotique en fait dans un pays qui fourmille de constructions et dont le prix et l’uniformité des projets posent question. Doutant quelque peu que la situation immobilière du Grand-Duché vous intéresse plus que ça, retournons au cœur de cette série d’articles sur la thématique :  « comment je tente de me soigner de mes antécédents de détesteur d’architecture récente ». 😉

 

Pour vous montrer mes progrès, j’ouvre par quelques photos de la plus belle construction récente dans les environs à mon goût : la Philharmonie Luxembourg !

Une petite partie des 823 colonnes de la Philharmonie Luxembourg dessinée par Christian de Portzamparc et inaugurée en 2005.
Une petite partie des 823 colonnes de la Philharmonie Luxembourg dessinée par Christian de Portzamparc et inaugurée en 2005.

Un lieu bien apprécié des photographes, qu’ils soient équipés de matériel coûtant 1 an de salaire ou de smartphone premier prix 🙂

À ma connaissance, ce bâtiment a globalement été apprécié dès le départ, ce qui n’est pas toujours le cas, loin de là.

Laisser le temps au temps…

Il y a quelque temps, je suis tombé sur un article qui listait des constructions décriées lors de leur édification, mais qui ne suscitent plus guère de réactions de nos jours ou du moins rien de comparable.

La pyramide du Louvre par exemple était qualifiée de verrue, monstruosité, abomination et tutti quanti malgré le discours très rassurant des médias publics (comme on peut le voir lors de la présentation de la maquette dans la vidéo ci-dessous).

De nos jours, même s’il existe encore des mécontents (je lève la main pour l’appel même si je suis sûr que l’on aurait pu faire bien pire), le temps des grosses polémiques est passé et bien peu se représentent le Louvre sans.

Ieoh Ming Pei a d’ailleurs été aussi sollicité au Luxembourg pour un projet qui fut tout à fait comparable : construire un musée d’art moderne/contemporain au dessus d’un fort en ruine et de ses souterrains. Sa solution à base de verrière et de magny doré (pierre blanche de Bourgogne) fait écho à son intervention parisienne, les polémiques comprises. Aujourd’hui, c’est le MUDAM – musée d’art moderne Grand-Duc Jean.

Le MUDAM en arrière-plan avec sa verrière dont le sommet évoque le poste de guet préexistant.
Le MUDAM en arrière-plan avec sa verrière dont le sommet évoque le poste de guet préexistant.

 

Même histoire pour la tour Eiffel qui n’a clairement pas été appréciée de tous à ses débuts !

Sommet de la tour Eiffel
Sommet de la tour Eiffel

Prouesse technique destinée à en mettre plein la vue, elle ne fait pas l’unanimité niveau esthétique. En fait, avant même sa construction, des réticences se font entendre avec notamment une célèbre lettre collective publiée dans le journal Le Temps du 14 février 1887 (la réponse d’Eiffel est à la suite dans le journal) :

Les artistes contre la tour Eiffel
La protestation suivante se signe en ce moment dans Paris :

À monsieur Alphand,

Monsieur et cher compatriote,
Nous venons, écrivains, peintres, sculpteurs, architectes, amateurs passionnés de la beauté jusqu’ici intacte de Paris, protester de toutes nos forces, de toute notre indignation, au nom du goût français méconnu, au nom de l’art et de l’histoire français menacés, contre l’érection, en plein cœur de notre capitale, de l’inutile et monstrueuse tour Eiffel, que la malignité publique, souvent empreinte de bon sens et d’esprit de justice, a déjà baptisée du nom de « tour de Babel ».

Sans tomber dans l’exaltation du chauvinisme, nous avons le droit de proclamer bien haut que Paris est la ville sans rivale dans le monde. Au-dessus de ses rues, de ses boulevards élargis, le long de ses quais admirables, du milieu de ses magnifiques promenades, surgissent les plus nobles monuments que le génie humain ait enfantés. L’âme de la France, créatrice de chefs-d’œuvre, resplendit parmi cette floraison auguste de pierre. L’Italie, l’Allemagne, les Flandres, si fières à juste titre de leur héritage artistique, ne possèdent rien qui soit comparable au nôtre, et de tous les coins de l’univers Paris attire les curiosités et les admirations. Allons-nous donc laisser profaner tout cela ? La ville de Paris va-t-elle donc s’associer plus longtemps aux baroques, aux mercantiles imaginations d’un constructeur de machines, pour s’enlaidir irréparablement et se déshonorer ? Car la tour Eiffel, dont la commerciale Amérique elle-même ne voudrait pas, c’est, n’en doutez point, le déshonneur de Paris. Chacun sent, chacun le dit, chacun s’en afflige profondément, et nous ne sommes qu’un faible écho de l’opinion universelle, si légitimement alarmée. Enfin, lorsque les étrangers viendront visiter notre Exposition, ils s’écrieront, étonnés : « Quoi ? C’est cette horreur que les Français ont trouvée pour nous donner une idée de leur goût si fort vanté ? » Et ils auront raison de se moquer de nous, parce que le Paris des gothiques sublimes, le Paris de Jean Goujon, de Germain Pilon, de Puget, de Rude, de Barye, etc., sera devenu le Paris de Monsieur Eiffel.

 

Il suffit, d’ailleurs, pour se rendre compte de ce que nous avançons, de se figurer un instant une tour vertigineusement ridicule, dominant Paris, ainsi qu’une gigantesque et noire cheminée d’usine, écrasant de sa masse barbare Notre-Dame, la Sainte Chapelle, la tour Saint-Jacques, le Louvre, le dôme des Invalides, l’Arc de Triomphe, tous nos monuments humiliés, toutes nos architectures rapetissées, qui disparaîtront dans ce rêve stupéfiant. Et pendant vingt ans nous verrons s’allonger sur la ville entière, frémissante encore du génie de tant de siècles, nous verrons s’allonger comme une tache d’encre l’ombre odieuse de l’odieuse colonne de tôle boulonnée.

C’est à vous, monsieur et cher compatriote, à vous qui aimez tant Paris, qui l’avez tant embelli, qui tant de fois l’avez protégé contre les dévastations administratives et le vandalisme des entreprises industrielles, qu’appartient l’honneur de le défendre une fois de plus. Nous nous remettons à vous du soin de plaider la cause de Paris, sachant que vous y dépenserez toute l’énergie, toute l’éloquence que doit inspirer à un artiste tel que vous l’amour de ce qui est beau, de ce qui est grand, de ce qui est juste. Et si notre cri d’alarme n’est pas entendu, si vos raisons ne sont pas écoutées, si Paris s’obstine dans l’idée de déshonorer Paris, nous aurons du moins, vous et nous, fait entendre une protestation qui honore.

Ont déjà signé :
Meissonier, Ch. Gounod, Charles Garnier, Robert Fleury, Victorien Sardou, Édouard Pailleron, H. Gérôme, L. Bonnat, W. Bouguereau, Jean Gigoux, G. Boulanger, J.-E. Lenepveu, Eug. Guillaume, A. Wolff, Ch. Questel, A. Dumas, François Coppée, Leconte de Lisle, Daumet, Français, Sully-Prudhomme, Élie Delaunay, E. Vaudremer, E. Bertrand, G.-J. Thomas, François, Henriquel, A. Lenoir, G. Jacquet, Goubie, E. Duez, de Saint-Marceaux, G. Courtois, P.-A.-J. Dagnan-Bouveret, J. Wencker, L. Doucet, Guy de Maupassant, Henri Amic, Ch. Grandmougin, François Bournaud, Ch. Baude, Jules Lefebvre, A. Mercié, Cheviron, Albert Jullien, André Legrand, Limbo, etc., etc.

Affiche à 0,20cts
Une affiche à 0,20 centimes pour mettre dans votre chambre ? Gallica/BNF

Guy de Maupassant est un des plus célèbres à avoir annoncé clairement son mépris de la construction et son incompréhension devant tout ce qui se fait autour d’elle.

Il débute même son livre La vie errante par ces mots :

J’ai quitté Paris et même la France, parce que la tour Eiffel finissait par m’ennuyer trop.
Non seulement on la voyait de partout, mais on la trouvait partout, faite de toutes les matières connues, exposée à toutes les vitres, cauchemar inévitable et torturant.
Ce n’est pas elle uniquement d’ailleurs qui m’a donné une irrésistible envie de vivre seul pendant quelque temps, mais tout ce qu’on a fait autour d’elle, dedans, dessus, aux environs.
Comment tous les journaux vraiment ont-ils osé nous parler d’architecture nouvelle à propos de cette carcasse métallique, car l’architecture, le plus incompris et le plus oublié des arts aujourd’hui, en est peut-être aussi le plus esthétique, le plus mystérieux et le plus nourri d’idées ?
Il a eu ce privilège à travers les siècles de symboliser pour ainsi dire chaque époque, de résumer, par un très petit nombre de monuments typiques, la manière de penser, de sentir et de rêver d’une race et d’une civilisation.
Quelques temples et quelques églises, quelques palais et quelques châteaux contiennent à peu près toute l’histoire de l’art à travers le monde, expriment à nos yeux mieux que des livres, par l’harmonie des lignes et le charme de l’ornementation, toute la grâce et la grandeur d’une époque.
Mais je me demande ce qu’on conclura de notre génération si quelque prochaine émeute ne déboulonne pas cette haute et maigre pyramide d’échelles de fer, squelette disgracieux et géant, dont la base semble faite pour porter un formidable monument de Cyclopes et qui avorte en un ridicule et mince profil de cheminée d’usine.
C’est un problème résolu, dit-on. Soit, — mais il ne servait à rien ! — et je préfère alors à cette conception démodée de recommencer la naïve tentative de la tour de Babel, celle qu’eurent, dès le douzième siècle, les architectes du campanile de Pise.
L’idée de construire cette gentille tour à huit étages de colonnes de marbre, penchée comme si elle allait toujours tomber, de prouver à la postérité stupéfaite que le centre de gravité n’est qu’un préjugé inutile d’ingénieur et que les monuments peuvent s’en passer, être charmants tout de même, et faire venir après sept siècles plus de visiteurs surpris que la tour Eiffel n’en attirera dans sept mois, constitue, certes, un problème, — puisque problème il y a —, plus original que celui de cette géante chaudronnerie, badigeonnée pour des yeux d’Indiens.
Je sais qu’une autre version veut que le campanile se soit penché tout seul. Qui le sait ?
Le joli monument garde son secret toujours discuté et impénétrable.
Peu m’importe, d’ailleurs, la tour Eiffel. Elle ne fut que le phare d’une kermesse internationale, selon l’expression consacrée, dont le souvenir me hantera comme le cauchemar, comme la vision réalisée de l’horrible spectacle que peut donner à un homme dégoûté la foule humaine qui s’amuse.
Je me garderai bien de critiquer cette colossale entreprise politique, l’Exposition universelle, qui a montré au monde, juste au moment où il fallait le faire, la force, la vitalité, l’activité et la richesse inépuisable de ce pays surprenant : la France.
On a donné un grand plaisir, un grand divertissement et un grand exemple aux peuples et aux bourgeoisies. Ils se sont amusés de tout leur cœur. On a bien fait et ils ont bien fait.
J’ai seulement constaté, dès le premier jour, que je ne suis pas créé pour ces plaisirs-là.

J’aurais pu limiter l’extrait à la première phrase avez-vous peut-être pensé devant le pavé… sauf que ce serait louper non seulement le petit passage savoureux sur la théorie qui voulait que les constructeurs de la tour de Pise l’ait érigée volontairement penchée et surtout la critique d’un ensemble plus général que la simple « pyramide d’échelles de fer ».
Je ne peux m’empêcher de faire le lien avec les Jeux Olympiques de Paris 2024 et les débats autour de la démesure de l’événement. Ce n’est bien souvent pas le principe même des jeux qui est critiqué mais tout ce qui tourne autour.

http://gallica.bnf.fr/ark:/12148/btv1b6938662b
Pièce maîtresse de l’exposition universelle de 1889, elle n’est alors pas encore surmontée de ses antennes – Gallica/BNF

Finalement, est-ce toujours l’esthétique qui me déplaît ou ce que cela renvoie ? Suis-je suffisamment capable de discernement pour faire la part des choses la plupart du temps ? Malheureusement, j’ai bien peur que la majorité de la décision « j’aime ou pas » se passe de manière tellement inconsciente et brève que cela enterre la réflexion.

Au fait, vous-ai je mentionné le choc qui a traversé les milieux réfractaires à cette tour Eiffel quand il a été annoncé qu’elle resterait sur place après l’expo universelle ? Un drame !

Tour Eiffel depuis le Panthéon
Tour Eiffel depuis le Panthéon

Voici qu’on pouvait en lire dans le journal Gil Blas, sous la plume de Marcel Boulenger, le 23 avril 1910 alors que sera testé avec succès un poste radio à son sommet le lendemain :

Je songe sans gaieté à la force inquiétante des millionnaires, quand ceux-ci se réjouissent de voir l’odieuse tour Eiffel élevée en plein Paris, et non pas loin quelque part, loin d’ici, en banlieue.

Manque de bol pour les râleurs, la même année l’État a prolongée la concession de 70 ans… et toujours au même endroit comme vous le savez bien ! Ce qui donne l’occasion, depuis plus d’un siècle, de régulièrement célébrer ses anniversaires.

 

Moins connue peut-être mais pas moins tiraillée entre révolution et conservatisme :

la salle Labrouste

Salle Labrouste - peintures

 

Salle Labrouste

Salle Labrouste - tubes pneumatiques
Une partie du système pneumatique qui alimenta l’institution, comme une grande partie de Paris !

Cet actuel espace de la Bibliothèque Nationale de France dédié aux chercheurs en histoire de l’art a été récemment rénové et ouvert à l’occasion de visites guidées. J’ai eu la chance d’en suivre une animée par Peccadille (oui, elle est partout !)

Ce fut l’occasion d’apprendre que cette construction extérieurement assez classique dévoile à l’intérieur des prouesses technologiques pour l’époque qui bousculaient tant les goûts (pas de peintures d’histoire mais de « fausses fenêtres » vers la nature) et habitudes (éclairage diffus permettant de voir presque sans mal ses documents, magasin séparé en métal…).
Pour plus d’infos : article sur le blog de la bibliothèque de l’Inha

 

Dépasser le seuil

Ne pas juger sur l’aspect extérieur mais laisser sa chance à l’intérieur… Oui je parle toujours d’architecture, je vous assure 😉

Il n’y a pas que la salle Labrouste qui m’ait vraiment fait un choc en en franchissant le pas. Je voudrais au moins vous parler ou plutôt montrer l’église St-Rémy de Baccarat.

L’extérieur n’était vraiiiiiment pas ma tasse de thé…

Une église de plus construite après les destructions des guerres mondiales, entre 1954 et 1957. Les architectes en sont Nicolas Kazis, aidé de Mr Laquenaire, deux inconnus me concernant.
Ah, elle est classée au titre des Monuments historiques… Pourquoi pas. On va dire que l’intérêt ne me saute pas aux yeux.

Par contre une fois dedans : transporté !

Intérieur de St-Rémy de Baccarat

Entre les bancs et le plafond boisés qui réchauffent, l’ambiance lumineuse bleue-violette qui rend le béton bien moins gris qu’attendu, ce bunker extérieur s’avère étonnant d’intérieur.

Quelques apôtres qui veillent - St-Rémy de Baccarat
Quelques apôtres qui veillent

Une ambiance à mi-chemin entre un vaisseau spatial et kaléidoscope que l’on doit surtout aux vitraux réalisés en dalle de cristal de Baccarat (logique après tout, non ?). Ces créations sont à mettre au crédit de Claude Idoux, Denise Chesnay, Albert Lenormand et Paul Keynard qui sont des membres ou des proches du groupe d’artiste « Témoignage » (peintres, sculpteurs, écrivains…).

Effet mise au point vitraux

Je me suis même amusé avec la mise au point une fois de plus…

Gros coup de cœur, vous l’aurez compris, sur lequel je voudrais laisser les vaillant(e)s qui ont réussi à atteindre le bout de ce billet.

Songe drolatique Pantagruel

Conclusion n°2 de cette quête :

Se laisser le temps de passer outre un premier avis négatif et tenter parfois de voir s’il n’y a pas autre chose que ce que l’on voit au premier abord.

Merci d'avance !

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2 commentaires sur “Trouver le bon angle #2 : seuils à dépasser

  1. Merci !
    Il me faudra revenir lire et voir plus en détail. Mais je suis persuadée que je n’aurai pas honte de ce commentaire dans 10 ans, ou plus … 😉

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